Les valeurs du judo au XXIe siècle… suite 2

L’orientation sportive du judo mondial fait l’objet de certaines critiques. Le reproche essentiel tient à un alignement de la méthode de Kano sur le modèle du sport professionnel international, un mode de fonctionnement et des références  qui heurtent les consciences de ceux pour lesquels la compétition ne représente qu’une facette de l’activité. En une décennie, des changements importants se sont succédé à une vitesse telle que le fossé des générations s’est considérablement élargi exacerbant le contraste des époques et la différence des expériences.

Au mois de septembre dernier, j’ai reçu à Bordeaux une équipe universitaire du Kosen judo composée de plus de trente étudiants et accompagnateurs. Invités à la dune du Pilat puis au club de Gujan-Mestras pour un entraînement suivi d’une soirée conviviale, ils ont notamment dégusté des huîtres. Préposé volontaire à l’ouverture de ces délicieux fruits de mer fraîchement retirés du Bassin d’Arcachon, je me suis retrouvé autour d’une énorme bourriche à parler de judo, d’arbitrage et de ramassements de jambes. Quand, j’ai fait remarquer que cette interdiction était relativement récente, un des compétiteurs présents a déclaré sans hésiter et sur un ton définitif: « Moi, je n’ai jamais connu cette période ». Cette remarque rejoint celle de nombre de mes étudiants investis au quotidien dans les centres d’entraînement fédéraux. Je l’ai ressentie à nouveau comme l’affirmation d’une ligne de démarcation entre deux entités: le judo d’hier et celui d’aujourd’hui. Il ne s’agissait pas d’un jugement de valeur mais plutôt d’un constat, celui de deux réalités distinctes, de deux mondes s’écartant inexorablement.

L’évolution est trop rapide. Elle ne se s’opère pas dans la continuité mais dans la rupture. Longtemps défini comme une pratique de construction de la personnalité et du corps, le judo se vit de nos jours comme un objet de consommation et un sport spectacle. La multiplication des championnats, le classement mondial des athlètes en seniors -mais aussi en juniors et en cadets-, l’attribution généralisée de primes, les transferts de nationalité, un professionnalisme de plus en plus installé… choquent ceux qui affectent d’ignorer la réalité d’un passé riche en transgressions de tous ordres.

La question initiale posée en 1951 par le premier président de la FIJ, l’Italien Aldo Torti, s’en trouve réactualisée: « Le judo est-il un sport ? » Discuter le sujet sans replacer chacun des termes dans la perspective historique de l’évolution des sociétés, des modes de vie et des activités sportives reste vain. Ce qui l’est moins, c’est la perception d’une époque révolue, c’est la segmentation d’une activité jadis forte de la cohérence de ses facettes et de sa portée éducative et aujourd’hui  assimilée à un produit commercial.

La vraie question est celle de l’avenir du judo, de la maîtrise d’adaptations et de changements nécessaires mais trop souvent conduits dans la précipitation et l’absence d’une vision prospective claire et partagée. Kano a volontairement opté pour une démarche novatrice. En « réinventant les arts martiaux », le fondateur du judo a résolu l’équation difficile de renouer avec les traditions tout en inscrivant sa méthode dans « l’air du temps ». Or, aujourd’hui, le fossé se creuse entre les tenants d’un immobilisme et d’un classicisme ignorants des changements sociaux, et des modernistes indifférents ou oublieux du patrimoine culturel.

La critique traduit l’incertitude et la peur, celle de l’abandon progressif d’une tradition et de principes dont la mise en œuvre dépasse rarement le niveau du discours électoraliste. Au même titre que d’autres pays, la France continue de jouer un rôle certain dans le déséquilibre entre les traditions et la modernité. Les répartitions budgétaires le prouvent. Au plan international, le plus grand reproche concerne l’errance constatée de la définition et de l’application du règlement d’arbitrage. Un recul cependant s’impose et un regard historique suffit pour affirmer qu’aujourd’hui existent de réelles améliorations en la matière. En effet, le temps est révolu d’un corps arbitral tout puissant définissant, le matin même du championnat et sans aucune concertation, des consignes particulières dans l’application de certaines sanctions. Si, actuellement,  l’inégalité de compétences de certains arbitres n’échappe pas aux initiés, personne ne peut nier que les décisions abusives et scandaleusement partiales qui, durant des décennies, ont faussé des championnats mondiaux ou olympiques ont fort heureusement disparu. Pour autant, rien n’est acquis. Que penser de l’indignation collective qui pendant plus d’une demi-heure a interrompu les combats à Bercy lors des championnats du monde en 1997 ou encore de la finale perdue par Clarisse Agbegnenou sur un étranglement illicite? Le fait qu’aucune de ces décisions n’ait été inversée n’est à porter ni au crédit du corps arbitral ni à celui des instances dirigeantes.

La plume est plus forte que l’épée

Mes remarques précédentes sur les valeurs du judo ont été diversement appréciées. Beaucoup de ceux qui ont lu m’ont fait savoir qu’ils partageaient l’analyse lorsque je mentionnais le double langage de ceux qui prônent les valeurs du sport, de l’amitié ou encore du partage, de ceux-là même qui s’insurgent contre le fléau du dopage en dénonçant une trahison à l’esprit du sport et du judo mais qui restent prudemment silencieux et indifférents à la discrimination et à l’ostracisme. D’autres, peu nombreux il est vrai, se sont élevés en censeurs, interdisant la diffusion d’un texte vis-à-vis duquel ils exprimaient le plus profond désaccord. Pourquoi donc taire une réalité connue de chaque observateur attentif? Dans quel but?  Ne voit-on pas affiché dans tous les dojo de France: « Le courage, c’est faire ce qui est juste », « L’honneur, c’est d’être fidèle à la parole donnée »? Le discours autoritariste se discrédite de lui-même.

Précédemment, j’ai cité Sénèque: « Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas, c’est parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles ». Une nouvelle fois, Marius Vizer a osé. Dans une lettre adressée à la fédération iranienne de judo, le président de la FIJ a donné un bel exemple de courage politique. N’hésitons pas à rendre hommage à un président qui brave les interdits et qui accorde ses actes à ses paroles.

Traduction en français

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